L'Ouest ! D'abord le désert blond puis ôcre, les cactus gorgés d'eau et hérissés d'aiguillons acérés, la chaleur écrasante et implacable du soleil qui concurrence la brûlure de la chaudière chauffée à blanc. La soif tenaille pendant que les rails déroulent leur parallèle à l'infini traverse après traverse, vers la montagne au loin qui se profile et porte les espoirs d'un filon, d'une rivière aurifère, d'un eldorado...
Le train est robuste. Vingt ans qu'il est sorti de l'usine, vingt ans qu'il parcourt les paysages du Far-west, vingt ans qu'il se frotte aux attaques de gangsters, aux bisons égarés sur la voie, aux embuscades d'indiens criards, aux charges fastueuses de la cavalerie... Ce n'est pas un rapide, pas un express, mais un monstre métallique lourd et infatigable qui peut durer encore dix ans, vingt ans, voir même cinquante à condition de changer une pièce de temps en temps.
Il va vers la mine d'or, vers cette ville qui est sortie de terre dans un endroit où seul les buissons d'épineux roulent à la moindre bourrasque de vent, où le soleil couchant, après une course brûlante, enflamme les hautes falaises. Terre aride, arbres morts, tout juste bons à supporter la corde à nœud et quelques vautours patients. Terre aride, mais terre promise. Les voyageurs de ce train en rêvent depuis longtemps, le bouche à oreille est aussi efficace que les signaux de fumée que l'on aperçoit, inquiet, aux abords de la voie.
Derrière la locomotive à vapeur, le wagon à charbon plein à craquer. La pelle au manche noirci, lisse et brillant n'a pas le temps de refroidir vu l'appétit de la "bête" qu'il faut charger de boulets anthracite sans répit.
Entre les wagons, les mâchoires des attaches grincent, puis hurlent quand arrive la moitié du parcours. La graisse épaisse mise au départ a fondu au soleil, désintégrée par la poussière, éliminée par les frottements. Mais pas le temps de s'arrêter en route, la lenteur du voyage sacrifie les pauses qu'on imagine superflues. Du cambouis à chaque départ et des constats de dégradation à l'arrivée, de toute façon les hurlements des crochets ne s'entendent pas de la locomotive, seuls les passagers s'y habituent progressivement, imaginant ses grincements stridents comme normaux. Ce train n'a jamais abandonné sa destination, c'est sa réputation à l'Est.
Après le wagon à charbon, ceux des voyageurs, provenant de plusieurs usines, wagons hétérogènes mais compatibles. Le confort y est sommaire. Des banquettes en bois, des rideaux aux couleurs passées, des fenêtres patinées par la fumée et la poussière du désert, des paniers à bagages, en grillage, capables de porter des malles, des pioches, des batées flambant neuf, des couvertures, des gourdes recouvertes de toile grise et autres matériels indispensables à l'orpaillage. Voyageurs et bagages, conducteur, mécaniciens en chemin vers une même destination. Une odeur âcre, mélangeant cuir graissé, sueur et charbon calciné prend aux narines quand on entre en plein après midi dans ces wagons.
Les voyageurs s'entassent avec leurs bagages pour l'aventure, la richesse peut être, les frissons sûrement, les bons ou mauvais coups parfois. Les mécaniciens jouent les contrôleurs, aident le conducteur, protègent les voyageurs des larcins,... Ici la polyvalence est de mise, chacun peut compter sur l'autre.
La ligne de chemin de fer s'arrête pour le moment dans cet endroit improbable, mais la compagnie n'a pas fini son tracé, quelques secrètes envies ou nouveaux défis fleurissent dans les têtes.
Alors il faut pour continuer, réfléchir au relief de la région qui se relève et se révèle comme un beau défi. Se méfier des territoires mal famés et les contourner. Négocier avec les chefs indiens. Et puis, il y a besoin d'organiser les gares, les postes de ravitaillement en eau, en charbon. Besoin aussi de revoir les étapes, pour vérifier la mécanique, graisser les crochets d'articulation, améliorer l'information vers les voyageurs, augmenter l'équipe de mécaniciens et du coup la réorganiser. S'assurer de la proximité et de la surveillance par la cavalerie, trouver des chasseurs de têtes quand la contrée est trop hostile, pour se consacrer qu'à la bonne marche du train.
Et puis relever le standing, permettre à des passagers plus mondains de voyager en sécurité, avec un minimum de confort. Le filon d'origine étend généreusement ses veines, la région va se peupler inéluctablement, il faut être prêt. L'or attire l'argent !
La compagnie est à l'Est et le bout du chemin à l'ouest. Elle a dépêché un géomètre et l'a chargée de mettre en œuvre ce changement important. La concurrence d'une compagnie du Nord menace, il faut réagir... Réagir, mais pas n'importe comment, la conquête de l'Ouest doit être porteuse des valeurs de cette nouvelle nation et d'un projet durable.
(Métaphore pour le développement d'une organisation)