C'est une mer furibonde, agitée, noire. Le ciel est gris et les eaux froides marbrées par les remous violents. L'écume des nombreux embruns vient nous gifler brutalement, nous trempant avec de ses eaux salines et poisseuses …. Le vent nous noie les oreilles dans un souffle bruyant et permanent avec des rafales stridentes dans un autre rythme que les vagues, mettant notre équilibre sans dessus dessous. Il fait froid, c'est humide et c'est sombre !
La mer est déchaînée et notre embarcation chahutée comme une coque de noix instable. Le vent nous pousse toujours plus loin, plus vite vers l'avant, les vagues nous prennent de bâbord à tribord ou de tribord à bâbord, marquant l'itinéraire d'à-coups imprévisibles qui rendent le tracé saccadé et incertain….
Nous, marins au pied assuré, ou novices d'eau douces, avons le ventre en marmelade, prêt à vomir aux animaux marins les quelques aliments qui flottent dans la bile des mauvais jours de notre mer intérieure. Les goélands crient dans le sillage aérien du bateau, attendant tels les vautours, les quelques morceaux de chair palottes mais goûteuses qui échapperaient au contrôle des humains…
Parfois dans ces moments de furie, des caisses s'échappent au gré des coups de boutoir liquides… caisses de livres, caisses d'histoire, caisses d'espoir, caisses d'outils, de notes, de vérités trouvées… Parfois, elles nous échappent, parfois on en attrape perdues par d'autres.
Mais tout ça, c'est la vie. La vie qui va. La vie qui vit. Vie de galion ou vie de galère. Ça fait partie du chemin, du mouvement, de l'histoire d'un bateau et de ces marins. Mer en éruption ou mer de carte postale, un jour l'une, un jour l'autre…
Un jour, on resserre tous les liens pour que rien ne s'échappe de cette unité de matière, unité de relation. On resserre les liens, on resserre l'union pour être plus fort, pour ne pas être éparpillés, pour n'être qu'un, face aux éléments incontrôlables que la nature déchaîne.
Un autre jour, quand la crise est passée, quand huileuse est la mer, quand postale est la carte, on peut se détendre, détendre les liens, dénouer les nœuds, ouvrir les hublots, sécher les habits, laisser le temps filer un peu, retrouver ses esprits, raconter son aventure en la détachant de celle, collective, qui vient de se vivre…
Parfois une lagune s'ouvre à nous, ou bien une île accueillante nous permet la pause, nous promet un plancher solide pour nos pieds soumis au roulis permanent… Une île et des eaux calmes qui permettent de faire le tour de la coque et des coursives, de vérifier les vivres, de soigner les mauvaises plaies, de comprendre le chemin parcouru, de tracer le prochain, de donner des nouvelles aux familles, à l'armateur.
Et voilà, nous sommes là, marins aguerris, dans une mer où l'on nous annonce des remous. Une mer qui rassemble tous ce qu'elle compte de colère, de mouvement. Un ciel, au loin, qui déjà s'obscurcit comme avant une entrée en scène… place au vide avant l'action… C'est la radio qui l'annonce dans le feutré du studio et la voie douce de Marie Pierre Planchon de la météo marine qui veille et parle aux marins de par le monde… Nous sommes là, marin expérimenté par les flots planétaires de toute température, de toute latitude… mais petits, tout petits devant ce qui s'amène bientôt. Dans trois jours, peut être quatre, peut être deux ?
Et si nous nous brisions cette fois, parce que le destin l'a décidé ?
Et si notre existence de marin ne servait à personne, tombait dans l'oubli alors que l'équipage a fierté de ces savoir faire, de ces trouvailles innombrables, de ses ruses pour déjouer les tours des hommes et des mers.
Et si, corps, biens et chemins se retrouvaient entre les dents des requins, dans la double rangée de dents de requins, autant dire qu'il ne resterait rien de distinct.
Fils de marins, pères de marin ! Il y en a mare des épaves qui ne donnent que du mauvais bois à brûler, que des lambeaux de voile à jeter, que des morceaux de mystères à dévoiler par des archéologues de salon dans quelques décennies ! Mare de laisser la laisse de mer choisir ce qu'elle veut bien nous donner, indice d'indices perdu au milieu de vieilles algues racornies, de tubes de crème solaires éventrés, de ponte de raies, de carcasses de crabes blanchâtres.
La route que nous suivons, nos pères l'ont entamées. Nombreux sont restés sans laisser de trace, sans laisser d'indices sur le chemin parcouru, sur les dangers vécus. Parfois, certains de nos pairs laissaient un carnet de bord, jetaient une bouteille à la mer, expliquaient leurs aventures… Alors de ces mots partagés, nous n'étions pas pris au dépourvu par un mauvais bloc de glace ou de nombreux rugissants… nous savions !
C'est comme ça qu'il avance le bateau du monde. Vivre et transmettre. Aller et aller plus loin. De la pêche au harpon fait d'un os aléatoire au chalut d'aujourd'hui. On peut choisir la vitesse de la croisière, on peut décider du chemin, on peut beaucoup, mais tomber dans l'oubli ?
"Il nous reste l'île de la Plume. Jeter l'ancre à la Plume, c'est encore possible demain" se dit le Capitaine. Ecoutons la météo marine, discutons avec le Quartier-maître et attendons les conseils de la nuit…
(Métaphore pour une formation sur l'écrit professionnel)